INTERVIEW DE L'ANCIEN MINISTRE DE LA DÉFENSE, CHARLES ZACHARIE BOWAO DANS "AFRIQUE-ASIE": PRÉPARONS-NOUS A AFFRONTER TOUTES LES SITUATIONS

Charles Zacharie Bowao: « Préparons-nous à affronter toutes les situations, y compris l’alternance »

Charles Zacharie Bowao est professeur des universités, ancien ministre de la Coopération puis de la Défense du président Denis Sassou Nguesso et membre du Bureau politique du Parti congolais du travail (PCT, au pouvoir). Dans sa lettre ouverte, il refuse le changement de la Constitution qui permettrait au président de se maintenir au pouvoir après le terme légal de son actuel mandat, prévu en 2016.

Quelle est votre analyse du,contexte politique actuel au Congo,,qui vous a amené à écrire cette,« lettre ouverte » ?, ,


Le contexte politique actuel est,dominé par le débat sur le change-,ment, ou pas, de la Constitution du,20 janvier 2002. Il y a une telle effervescence que l’espace politique congolais va nécessairement se recomposer,à l’issue de cette querelle, qui prouve,clairement que les Congolais n’accep-,tent pas de chercher leur avenir dans,un passé historique fait d’autorita-,risme, d’intolérance politique, de sclé-,rose idéologique et de nivellement,dans la pauvreté et dans la mal-gou-,vernance.,En 2005 déjà, mon livre intitulé,La,Refondation politique à l’aune de « la,nouvelle espérance »,(1),traitait de la refondation du PCT liée à la question,de la recomposition de l’espace public,dans notre pays. Après les événements,de 1997 [la guerre civile,,ndlr,], il était,question de mettre en place une dyna-,mique qui permette de stopper les,ethno-partis et de recomposer le,champ politique sur des bases idéolo-,giques. Le temps a passé vite. À la,faveur du deuxième mandat du chef de,l’État, nos préoccupations demeurent,les mêmes : sortir des partis de gouver-,nance fossilisés et parasités par la per-,sonnalisation (ou la paternalisation) du,pouvoir. Il ne s’agit pas d’un débat de,refondation interne, si tant est que cela,puisse exister, car tout débat dans un,parti doit avoir pour objectif de,conquérir l’opinion, rien ne peut se,faire en cachette...

J’ai pris position une première fois,en novembre 2014 au Bureau poli-,tique : le président burkinabè Blaise,Compaoré venait d’être chassé du pouvoir, nous risquions des déborde-,ments si le débat sur le maintien du,président Sassou Nguesso après 2016,était mis à l’ordre du jour. Je n’étais,pas d’accord, je voulais que nous en,discutions justement, et que nous,tirions les conclusions qui s’imposent.,De nombreux camarades ont alors,estimé qu’il valait mieux d’abord,reculer puis revenir à la charge et nous,engager dans la voie insolite du chan-,gement de Constitution., 

,À votre avis, c’était une bonne,stratégie ?, ,


Pas du tout, j’ai commencé à faire de,la contradiction. Nous devons assumer,le fait que le président part en 2016.,Préparons-nous plutôt à affronter cette,situation. Soit nous sommes capables,de nous organiser pour ne pas perdre,l’initiative politique en présentant un,candidat à la hauteur des enjeux du moment, un vrai candidat d’avenir, soit,nous nous préparons à l’alternance en,engageant une réflexion en profondeur,pour refonder le Parti, travailler à une,opposition véritablement républicaine,,pour pouvoir, sept ans plus tard, reve-,nir aux affaires par la voie démocra-,tique. Il s’agit donc d’être conséquent,,en respectant la légalité constitution-,nelle et la légitimité populaire. Tout le,problème de la refondation politique et,nationale se joue dans cette consé-,quence historique. Faire autrement, ce,n’est pas être républicain ou démo-,crate. J’ai été mis en minorité au sein,du Parti, mais il s’agit plutôt du,triomphe d’une minorité politicienne,,alors qu’il s’agissait de faire preuve de,majorité prospective. Vous savez com-,ment se prennent les décisions dans un,parti moulé par le centralisme dit,démocratique. Les choses se sont passées dans une grande confusion,procédurale., ,Vous n’avez reçu aucun soutien ?, ,Au niveau du Bureau politique, non.,Nous étions minoritaires. Plusieurs,fois, j’ai demandé avec insistance à,voir le président, mais son calendrier,était trop chargé. Je ne m’en plains,pas. Je le comprends. Depuis que je ne,suis plus au gouvernement, je n’ai plus,eu le privilège de discuter avec lui.,Mais il connaît mes convictions. À,mon avis, le président n’est pas surpris,par mes prises de position intellec-,tuelles et publiques. À lui de jouer sa,partition de sagesse pour le bien de ce,pays et pour le sien propre. En ce qui,me concerne, je mesure combien il est,difficile à un intellectuel d’accomplir,sa fonction critique dans un environ-,nement pollué par la couardise, l’arro-,gance, l’affairisme et le clientélisme,,dont le pouvoir est la meilleure confor-,mité structurelle. Un intellectuel qui se,respecte pour ce qu’il est, mais aussi,pour ce qu’il n’est pas, sera difficile-,ment à l’aise dans un carcan partisan,ou ethnique, ne serait-ce que parce,qu’il ne peut prendre parti que sous,l’angle éthique.,Un intellectuel doit savoir réagir en,résistant courageusement, voire ora-,geusement, à la servitude volontaire,ou involontaire. Je l’ai appris à mon,corps défendant., ,

Le président n’a-t-il pas réagi ?

,Non, il est resté énigmatiquement,silencieux... La véritable question,n’est pas d’avoir la majorité « politi-,cienne », il faut avoir la vraie majorité,politique. Or, dans l’opinion nationale,,la position du Bureau politique du,PCT est minoritaire. Les dernières,évolutions prouvent à suffisance que,l’écrasante majorité des citoyens est,contre l’anachronisme politique, qui,est au principe du changement de la,Constitution. Le PCT est minoritaire,aussi bien au sein de la majorité prési-,dentielle que dans l’opinion nationale.,Nous devons vite tirer les leçons de ce,discrédit politique avant qu’il ne,devienne disqualification historique.,Nous risquons de sombrer dans la tra-,gédie du pouvoir comme au Burkina,Faso ou au Niger de Mamadou Tandja.,Le président doit réagir à temps en pri-,vilégiant l’intérêt supérieur de la,nation et de la République. Il sait,mieux que tous comment et pourquoi,le Congo a basculé dans l’horreur en,1997...

Que peut faire le président Sassou,Nguesso ?, ,

Il est comme nous, il analyse la,scène politique nationale et la situation,internationale. Je suis certain qu’il y,aura une petite voix qui lui fera dire :,je recule. Il a lui-même laissé se tenir,le débat public, raison pour laquelle je,peux recourir à une formule publique,pour exprimer mes opinions. Je vais,publier un livre sur cette question,,dans lequel je reprends chacun des,arguments énoncés par la majorité pré-,sidentielle et le comité central. Je,démontre que c’est une affaire de pou-,voir, certes, mais qu’il faut y mettre de,l’éthique en politique pour que, les,mêmes causes produisant les mêmes,effets, nous ne retombions pas demain,dans les mêmes travers qu’hier. Le,président devrait trouver la formule convenable pour arrêter ce vrai faux,débat sur le changement de la Consti-,tution. Il l’a perdu. En persistant, il,sera perdant., ,

Considérez-vous la situation du,Congo comme similaire à celle,d’autres pays où la question du,changement de Constitution est brû-,lante ? Une comparaison est-elle,possible ?

À Kinshasa, le débat est clos, sauf,surprise. Le changement de Constitu-,tion est mis de côté. Le parti au pou-,voir a voulu conditionner l’élection à,un recensement. Votée par l’Assem-,blée nationale, rejetée par le Sénat, la,loi n’est même pas arrivée devant la,commission paritaire, parce que les,députés ont battu en retraite. Du coup,,la loi électorale n’intègre plus le,recensement comme conditionnalité.,En revanche, la Commission électo-,rale nationale indépendante travaillera,sur les listes électorales, de façon à,faire consensus, surtout que le calen-,drier électoral est connu.

Un tel processus peut-il advenir,au Congo ?, ,

Je n’en sais rien. Je sais cependant,que la majorité présidentielle est main-,tenant minoritaire sur cette question.,Le PCT a été isolé par ses alliés, dont,certains sont au gouvernement. Je ne,serais pas surpris de voir s’organiser,une plateforme de tous ceux qui sont,contre le changement de Constitution,,qu’ils soient de la majorité, de l’oppo-,sition ou de la société civile.

Qu’est-ce qui vous faire dire ça ?, ,

Ce que j’ai suivi des débats ! La,société civile s’organise déjà, l’oppo-,sition est en voie de le faire, cela,risque de changer la donne. Je ne vois,pas, dans ces conditions, comment le,président de la République pourrait,persévérer dans la voie du changement,de Constitution. Si le parti est mis en,minorité, si les autres forces se coali-,sent, sur qui, sur quoi va-t-on comp-,ter ? La manipulation des esprits ?,Impossible... La stratégie du clienté-,lisme montre ses limites chaque jour,un peu plus.

Le PCT détient quand même une,majorité écrasante, s’il reste uni..., ,

Le PCT a une majorité écrasante au Parlement. Il aurait donc pu faire un,passage en force. Il ne l’a pas fait,parce que ce serait illégal et politique-,ment hasardeux. D’où la pirouette dite,du changement. Sur cette question, le,PCT n’a pas de marge de manœuvre.,Dans l’opinion nationale, la majorité,parlementaire du PCT a cessé d’être,écrasante. Elle est écrasée, pour ainsi,dire, par la puissance de volonté popu-,laire. La volonté de puissance ne peut,rien contre cela !

Le fantôme du,Burkina flotte..., ,

Oui, et aussi le fan-,tôme du Niger.,Mamadou Tandja,,comme Denis Sas-,sou Nguesso, était,officier supérieur, à,la tête d’un ancien,parti unique, avec,une forte majorité,politique, élu et réélu,confortablement.,Dans un pays riche,d’uranium comme,nous de pétrole. Il a,estimé qu’il lui fal-,lait changer la consti-,tution pour rester au,pouvoir et finir les,projets entrepris. En,août 2009, il va au,référendum, il gagne,avec un pourcentage,confortable, mais,avec un taux de participation sujet à,caution. Février de l’année suivante :,coup d’État militaire.

Il est vrai que, sur le plan de l’his-,toire contemporaine, la situation du,Congo est similaire..., ,

Oui, le Congo comme le Niger, a,une histoire politique tumultueuse,,faite de crispation politique et de,décrispation populaire, de tractations,et de rétractions autour du pouvoir, en,fait la quête démocratique est une pro-,messe forte, mais un acquis fragile.,
Au Congo, il y a trois hypothèses.,La première est : le président décide le,passage en force, crée les conditions,pour aller au référendum et gagne.,Cela signifie que toutes les institutions,s’effondrent. Il y aura nécessairement une période de transition au cours de,laquelle il lui faudra regagner une,légitimité dans le cadre de cette nou-,velle Constitution. Quel est le génie,politique qui pourrait le faire passer,d’une Constitution d’où il a tiré sa,légitimité vers une autre légitimité,tirée d’une nouvelle Constitution, tout,en gardant un consensus politique ? Je,n’y crois pas. D’où une période de,troubles. Les Congolais ne sont pas,aussi résignés qu’on le croit..
Deuxième hypothèse : le peuple met,en déroute le processus conduisant au,référendum. Par conséquent, le prési-,dent doit démissionner puisqu’il aura,engagé sa responsabilité. Il faut ensuite,environ quatre-vingt-dix jours pour,organiser les élections, ce qui ne sera,pas possible. Il faut donc négocier une,période de transition.
Trois cas perdants,
Dernière hypothèse, le peuple s’en-,flamme et chasse le président. Ceux,qui arrivent s’appuient sur la Constitu-,tion pour négocier le tournant poli-,tique. Comme au Burkina, on peut,opter pour une charte...,Dans tous les cas, le Congo aura,perdu sa crédibilité sur tous les plans : interne et international. On n’a pas,besoin d’un tel recul., ,

Pensez-vous que le président Sas-,sou Nguesso tienne un tel raisonne-,ment ?

Oui, car il aime la prospective. J’ai,beaucoup travaillé avec lui, il réfléchit,beaucoup sur l’évolution du monde.,La dernière fois qu’on s’est entrete-,nus, c’était à propos des printemps,arabes. Il en a tiré un certain nombre,de conclusions. Je pense qu’il finira,par prendre la bonne,décision, malgré le,poids de ceux qui,,enfermés dans une,vision clanique du,pouvoir, réussissent,momentanément à,désorienter les,esprits fragiles, y,compris sur des,bases ethniques., ,

S’il s’orientait,plutôt vers l’une de,vos trois hypo-,thèses, cela signifie-,rait-il votre départ,du PCT ?

Ma position est,simple : ce sera une,rupture stratégique.,Nous aurons poussé,jusqu’au bout le,débat de la refonda-,tion et de la moder-,nisation du parti,,pour faire le constat de l’échec. Le,parti, par une pirouette dont il a le,secret, nous aura embarqués dans,l’aventure inutile d’un coup d’État,constitutionnel. Si par extraordinaire,le président décidait d’aller au référen-,dum, je serai de ceux qui diront non,,c’est juridiquement illégal et politi-,quement irrationnel. Dès lors, ma pré-,sence au sein du PCT ne se justifiera,plus?.

Pourquoi un référendum serait-il,illégal ?, ,

Parce que la Constitution du 20 jan-,vier 2002 ne prévoit pas de disposi-,tions relatives au référendum d’initiative populaire. En revanche, sur un,certain nombre de questions précises,concernant l’organisation des pouvoirs,publics et les accords internationaux,,il y a un article qui donne au président,et au Parlement la possibilité d’aller,au référendum. L’article 185 prévoit,les matières exclues de toute révision,constitutionnelle, notamment le nombre de mandats, les droits et les,devoirs des citoyens et le caractère,laïque de l’État. Tout cela, on ne peut,pas y toucher., ,

Comment se fait-il, dans ces condi-,tions, qu’il y ait débat ?


La question de la conservation du,pouvoir est l’intrigue majeure de cette,nébuleuse constitutionnelle. Le fameux,article 57 de la Constitution [une seule,réélection possible,,ndlr,] est frappé,par la clause de fermeture, exactement,comme au Niger. C’est pour cette rai-,son que ce pays avait décidé de chan-,ger la Constitution plutôt que de la,modifier. Sincèrement, je ne vois pas,comment le président Denis Sassou,Nguesso, qui a été deux fois président,de l’Union africaine, pourrait se,retrouver dans un tel contexte de,conflit interne. Il est médiateur en,Centrafrique, dans les Grands Lacs...,La charte de l’Union africaine a été,toilettée à Brazzaville et adoptée sous,sa présidence, or on y stipule claire-,ment qu’on ne doit pas tripatouiller les,Constitutions pour accéder ou conser-,ver le pouvoir. À plus forte raison, si,l’on veut changer les instruments rela-,tifs à l’alternance politique.

C’est parfois difficile de quitter le,pouvoir..., ,

Le problème n’est pas là. Il faut se,projeter dans l’avenir. Je pense que le,président est un homme d’expérience,et de destin. Dans le contexte actuel, je,suis certain que, quittant le pouvoir,honorablement, il sera sollicité partout,où il y aura des besoins. Il faut savoir,quitter les choses avant que celles-ci ne,vous quittent. Qui vous prévient vous,aime, dit-on. Qui vous pousse au chaos,vous trahit. Il faut absolument dédra-,matiser le pouvoir pour en percevoir la,grandeur et la beauté. Le président,Sassou Nguesso ne le sait que trop. ..

 

 

Propos recueillis par Valérie THORIN, Cheffe de Rubrique au Magazine Afrique-Asie et Animatrice de l'émission "L'INTERVIEW"

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